Dimanche 19 Février 2012 : Sa vie, son oeuvre…

10h07

Proust, dans Contre Sainte-Beuve, faisait la différence entre le moi social et le moi créateur. Réfutant ainsi la critique biographique, Proust cherche à renouveler la critique littéraire qui ferait plus état du texte, de son explication, que du biographique. Chez Sainte-Beuve, l’analyse de l’oeuvre doit préalablement passer par un portrait de l’auteur. En cela, le fameux manuel des Lagarde et Michard va bien dans le même sens que Sainte-Beuve. Tout ceci signifierait donc qu’une œuvre créatrice trouverait son explication dans la vie de l’auteur, que tel évènement de sa vie serait donc réinvesti dans tel roman, tel poème ou tel pièce de théâtre.

Suis-je donc plutôt du côté de Proust ou de Saint-Beuve ? Telle est la question. Il est finalement assez difficile de trancher en faveur de l’un ou de l’autre. Mon penchant pour l’analyse littéraire me rapproche de Proust, incontestablement, mais, pour avoir travaillé beaucoup sur un auteur précis, je dois reconnaître également qu’il est difficile d’appréhender une œuvre en faisant fi du biographique. Le problème est encore plus cuisant de nos jours où les écrivains, de plus en plus, penchent vers l’auto-fiction, c’est-à-dire, d’après l’inventeur de ce néologisme, Serge Doubrovsky, un mélange entre autobiographie et fiction. C’est, par exemple le cas pour les romans de Christine Angot, mais aussi pour le dernier roman de Delphine de Vigan, ou celui de Jean-Philippe Blondel, Et rester vivant.

Mais finalement il s’agit, pour moi, de savoir ce que peut apporter la connaissance biographique pour la compréhension et l’appréhension de l’œuvre. Le fait de savoir que Et rester vivant est autobiographique rend-il le roman meilleur ? L’empathie pour le narrateur, que l’on sait être aussi l’auteur, vient-elle de l’écriture même de l’auteur ou simplement du fait que l’on sait cette histoire, vraie ? En d’autres termes, qu’apporte finalement la mention : « histoire vraie » que l’on peut parfois trouver sur certains bandeaux apposés sur les romans par les éditeurs. Cela me fait penser à d’autres bandeaux : « vu à la télé » ! comme si le fait que l’on ait parlé de tel produit à la télé ferait prendre de la valeur au dit produit ! de la même façon « histoire vraie » serait un gage sinon de qualité, du moins d’émotion ! Car le maître mot est bien là : il faut être touché. Les personnages, l’histoire, tel évènement touchent le lecteur et c’est le jack-pot. Or, incontestablement, le fait de savoir que tel auteur raconte la mort de sa propre mère, provoque l’empathie, d’autant plus qu’aujourd’hui l’auteur est médiatisé à outrance et que, par le biais de diverses émissions, le lecteur-téléspectateur a (illusoirement) l’impression de le connaître. En lisant le « roman » vient alors se greffer l’image de l’auteur. Mais d’un point de vue littéraire, quelle différence cela fait ? Que cette mère ait réellement existé ou ne soit qu’une mère de fiction, finalement quelle différence d’un point de vue artistique ? et en quoi ce roman serait-il meilleur ?

L’auto-fiction me rend soupçonneuse et réticente, comme un piège que l’auteur me tendrait en jouant sur la corde sensible, un chantage affectif si vous préférez. Et je n’aime pas quand on joue avec mes sentiments. Pour me convaincre alors, il faut que j’oublie que le roman que je lis est une auto-fiction, et que l’intérêt du roman réside alors sur autre chose : un style, une façon de traiter l’évènement, l’histoire ou les personnages. J’accepte alors d’être touchée, mais je refuse le préalable : « émotion garantie car histoire vraie » ! C’est ce à quoi parvient Blondel, car plus que de parler de lui, il parle de nous.

La valeur d’un roman, pour moi, une fois encore, doit être déchargée du poids de la vie de l’auteur, car littérairement parlant, le biographique n’ajoute rien à sa valeur. Il peut permettre un éclairage ponctuel, mais ne peut se satisfaire de lui-même.

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8 réflexions au sujet de « Dimanche 19 Février 2012 : Sa vie, son oeuvre… »

  1. En linguistique, on distingue l’auteur (personne sociale) et scripteur (l’individu devant sa table qui se triture le cerveau). Les deux peuvent être distingués plus ou moins fortement, mais pour l’analyse du discours, c’est obligatoire de faire la distinction, car ce sont deux discours qui ne correspondent pas aux même circuits de parole.
    L’auteur, comme tu le dis, affirme que le livre est vrai, il essaie de convaincre, il inscrit l’oeuvre dans l’auto fiction, mais le scripteur, lui, ne fait jamais qu’une reconstruction de l’histoire dont il se souvient, ce qui n’est pas l’histoire elle-même, et ce qui en fait tout de même une fiction, comme l’autobiographie d’ailleurs.
    Finalement, si le texte nous apparaissait sans le commentaire de l’auteur, on le traiterait comme une fiction.
    Bon, j’arrête de faire ma prof, mais Proust avait aussi pour but de lutter contre une analyse biographique qui se faisait envahissante. Heureusement que les choses sont plus équilibrées aujourd’hui, même si cela donne des modifications de point de vue (comme pour Céline).

  2. Je vais avoir une approche beaucoup moins scientifique!
    Il me semble que la biographie d’un auteur est importante et qu’il est difficile d’en faire abstraction car je pense qu’un auteur met forcément beaucoup de lui-même dans ce qu’il écrit, même quand il n’est pas censé le faire. Je me rappelle ainsi avoir appris que la façon qu’on les historiens d’aborder la révolution française et le jugement qu’il porte par rapport à celle-ci a radicalement changé après la chute l’URSS.
    En revanche, j’ai été amené à plusieurs reprises dernièrement, du fait de certaines de mes lectures, à me demander si la question de savoir quelle est la part de l’autobiographie dans une autofiction est importante pour moi ou non. Et, en fin de compte, ça dépend de l’oeuvre. J’ai été perturbée de ne pas savoir faire la différence entre la réalité et la fiction dans les nouvelles d’un auteur parce que, ce qui m’intéressait, c’était dans savoir plus sur le milieu dans lequel il avait évolué. En revanche, j’ai eu un énorme coup de coeur ces dernières semaines pour un roman autobiographique, Mr, d’Emma Becker. Et là je suis parvenue à la conclusion que je me fous complètement de savoir dans quelle mesure elle a vécu ce qu’elle raconte ou pas : tout ce qui compte à mes yeux, c’est qu’elle écrit merveilleusement bien et que ce qu’elle écrit me parle et me touche.

  3. Il y a quelques jours, je finissais « Les successions » de Mikael Hirsch…si le livre ne m’a pas emballée, j’étais curieuse de voir que finalement, l’auteur se reportait à des épisodes de sa vie, à sa propre quête…alors oui, je pense que la vie d’un auteur donne une importance particulière à la lecture, ou plutôt ses intentions d’écriture, comme on retrouve avec de Vigan pour son auto-fiction (mais ce n’est pas le seul livre inspiré de sa propre vie : voir Jours sans faim, en référence à sa période anorexique)…
    Est-ce que trop en savoir dénature la lecture, je le pense aussi, il y a un juste milieu à faire, et ne pas pousser dans le pathos en disant O combien il est difficile de parler de sa mère disparue, de son frère jamais présent, de sa grand-mère tyrannique…bref…popur ne pas y aller trop dans la saturation, il vaut mieux donc éviter les émissions TV ou radio à répétition sur le même roman…regarde pour le de Vigan…beaucoup en avait déjà parlé avant que je ne le lise, je ne m’arrêtais pas sur les billets, et quand je vois maintenant, un sur deux ne s’arrête que sur le « Roh lala comment elle faaaiiit ! jamais je ne pourrais en faire autant ! » (ça m’énerve autant que la fascination autour de la fameuse « bit-litt » !)

  4. Bonjour ! Sur ce point je suis un peu comme toi, mesurer la dimension autobiographique d’un roman ne m’intéresse guère, beaucoup moins que le langage de l’écrivain et sa capacité à construire une narration. C’est vrai que pour certains romanciers, il est un peu difficile d’établir une stricte limite, mais j’essaye du moins de lire le roman avant d’avoir des informations historiques pour avoir la possibilité de me faire une opinion sur son écriture.

  5. Proust se contredit en apparence, en apparence seulement, car il jette sa vie tout entière dans son oeuvre, la Recherche, il s’éparpille dans divers personnages, il met de lui-même dans Swann, dans Charlus, dans Bergotte, la grand-mère du narrateur est en réalité sa propre mère. Alors c’est vrai qu’il est intéressant de connaître la vie d’un écrivain pour mieux percevoir son oeuvre, mais ce n’est pas indispensable, et ce que veut dire Proust, c’est qu’un roman doit être une création littéraire faite avec des mots qui donnent toute leur force aux personnages. Les racines de l’oeuvre, sa face cachée, peuvent puiser dans la biographie de l’écrivain mais ne devraient pas apparaître dans une vraie création.
    A vrai dire, tout roman contient une part autobiographique plus ou moins étendue et révélée, c’est même elle qui lui donne sa profondeur authentique, et c’est là le secret de l’auteur, non 🙂 ?

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